Chronotopie, lieux partagés et récits pour imaginer la ville de demain
La semaine dernière, j’ai passé quelques jours à Milan avec mon amoureux. En nous baladant dans les rues de la métropole italienne, nous nous demandions pourquoi nous sommes, lui et moi, d’indécrottables citadins. Nous sommes amoureux des villes, de leurs bruits incessants et de tout ce qu’elles ont à nous offrir.
Ces discussions m’ont suivie tout au long du séjour. Elles ont surtout réveillé une question qui me traverse depuis longtemps : comment habiter la ville autrement, sans renoncer à ce qui la rend si vivante ?
Personnellement, il y a mille et une choses qui me plaisent lorsque je me balade en ville. J’aime l’intensité, la densité et le rythme imposés par ces grandes aires urbaines. Évidemment, il y a aussi de gros points noirs. En vrac : la pollution, les logements vides qui côtoient une pauvreté et une précarité extrêmes, l’omniprésence des voitures, la chaleur…
Aujourd’hui, plus de 80 % de la population française vit en ville (étude Insee, 2021*). La question n’est plus de savoir si nous vivrons en ville demain mais comment.
Comment réinventer nos aires urbaines ?
Comment mieux les habiter ?
Quels avantages les villes ont-elles encore à nous offrir ?
Il y a quelque temps, j’ai découvert le concept de chronotopie. La chronotopie, c’est l’idée de repenser la ville à partir du temps et pas seulement de l’espace. Il s’agit donc d’intensifier l’usage des lieux existants plutôt que de construire toujours plus.
Dans une école, par exemple, au lieu de restreindre l’usage de la salle polyvalente, du gymnase ou encore du CDI, il pourrait être envisagé de mettre ces espaces à disposition d’associations, à condition bien sûr que l’accès soit organisé de manière à permettre une utilisation indépendante du reste de l’établissement.
Plusieurs écoles en France ont déjà sauté le pas.
C’est le cas de l’école Le Blé en Herbe, qui partage depuis dix ans ses espaces avec les habitants de Trébédan, en Bretagne. L’espace bibliothèque, par exemple, est utilisé aussi bien par les enfants scolarisés que par les Trébédannais et Trébédannaises.
J’aime l’idée qu’un espace ait plusieurs vies et j’essaie de l’appliquer dans mon quotidien. Par exemple, nous ne partons pas en vacances sans nous assurer que notre appartement à Annecy sera prêté à des amis ou à des connaissances pendant notre absence. On est loin du concept de chronotopie mais j’y vois un lien !
Selon les derniers recensements de l’INSEE*, un logement sur cinq est inoccupé à Paris.
Un chiffre vertigineux.
Il faut toutefois être prudent avec cette donnée : un logement inoccupé correspond à tout logement qui n’est ni une résidence principale ni un bien locatif.
Néanmoins, cela représente 262 000 logements, dont 128 000 logements vacants et 134 000 résidences secondaires ou logements occasionnels. Quand on met ces chiffres en regard des difficultés d’accès au logement, le contraste est saisissant.
Heureusement, de belles initiatives existent et depuis bien longtemps.
C’est le cas d’Habitat & Humanisme, qui agit depuis 1985 pour l’insertion par le logement et l’accompagnement des personnes en difficulté. L’association propose des logements individuels ou collectifs, adaptés aux différentes formes de précarité.
Ces solutions participent à la création de villes plus inclusives et plus durables. Depuis plusieurs années, la structure développe des lieux de vie intergénérationnels. À Nantes, par exemple, un nouveau lieu a été inauguré il y a quelques mois : 29 logements pour des personnes isolées et vulnérables, 16 logements pour des jeunes de 18 à 30 ans, 6 logements pour des personnes de plus de 65 ans et 7 logements pour des adultes entre 30 et 65 ans.
Ce type de projet préfigure ce à quoi pourraient ressembler nos villes de demain : des lieux qui rassemblent, qui tissent des liens (cette question du lien fait d’ailleurs écho à l’une de mes précédentes newsletters).
Dans son ouvrage Halte à la spéculation sur nos logements ! Les solutions pour habiter à nouveau les villes, Isabelle Rey-Lefebvre partage différentes façons d’habiter ensemble et autrement. Elle y présente notamment les coopératives suisses, en pleine renaissance depuis le début du XXIᵉ siècle.
« La coopérative est une forme de propriété collective, dont les habitants sont à la fois sociétaires et locataires. Elle achète ou loue le terrain, construit ou réhabilite l’immeuble, s’endette pour cela et se rembourse grâce aux loyers des résidents » (p. 99)
À Genève, la crise du logement a largement favorisé le renouveau des coopératives d’habitants. Ces structures proposent un modèle antispéculatif et démocratique : les habitants participent aux décisions collectives et bénéficient de loyers en moyenne 20 à 30 % inférieurs à ceux du marché privé.
L’innovation écologique et sociale est au cœur de ces projets, comme à la coopérative Équilibre : assainissement et traitement des eaux usées par lombrics, espaces partagés favorisant la convivialité, renoncement à la voiture individuelle et gestion collective des lieux de vie.
Ces initiatives ne sont pas marginales, elles nous donnent à voir et imaginer d’autres façons d’habiter nos villes.
Selon toi, à quoi ressemblerait la ville de demain ?
Décris-moi ta ville idéale en quelques lignes seulement, je partagerai les réponses sur Instagram.
Cette semaine, j’ai le plaisir de te partager trois recommandations de lecture proposées par Laura Pironnet, autrice de la newsletter À voix haute. J’aime beaucoup son travail : ses réflexions sont toujours fines et nourries et ses recommandations jeunesse m’inspirent énormément. Si tu ne connais pas encore sa newsletter, c’est le moment de la découvrir.
Les recommandations de Laura :
📚 Autant de familles que d’étoiles dans le ciel
Émilie Chazerand & Clémence Sauvage (La Ville Brûle) - dès 3 ans et pour toute la vie.
La famille vue au travers de nouveaux prismes et un espace temps infini.
📚 La maison dans les bois
Inga Moore (L’École des loisirs) - dès 4 ans, en première lecture autonome.
Une histoire de construction et d’entraide, avec des illustrations qui nous donneraient envie de filer construire notre propre cabane en bois.
📚 L’aube sera grandiose
Anne-Laure Bondoux & Coline Peyrony (Gallimard Jeunesse) — à partir de 13 ans.
Un déracinement, un passage de la ville à la nature sauvage pour plonger dans l’histoire familiale.
Il y a quelques semaines, j’ai enregistré un épisode consacré à l’agriculture régénérative. J’ai beaucoup aimé approfondir cette notion et découvrir sa mise en œuvre à l’échelle européenne. L’épisode est disponible sur toutes les plateformes d’écoute, à ton casque 🎧 |
Sources (citées et pour aller plus loin) :
Études Insee
* https://www.insee.fr/fr/statistiques/7727384
Chronotopie
https://topophile.net/savoir/la-chronotopie/
https://www.batylab.bzh/wp-content/uploads/1740749515741-1.pdf
https://www.expertises-territoires.fr/jcms/pl1_26868/fr/ecoles-de-demain
https://france3-regions.franceinfo.fr/bretagne/cotes-d-armor/on-partage-les-espaces-on-cree-du-lien-social-dans-cette-commune-l-ecole-ouverte-fete-ses-10-ans-3286782.html
Repenser l’habitat
https://www.drieat.ile-de-france.developpement-durable.gouv.fr/les-logements-inoccupes-a-paris-en-chiffres-etat-a13000.html
https://cltb.be/projet/independance/
https://www.lvmt.fr/equipe/benjamin-pradel/
https://www.habitat-humanisme.org/actualites/inauguration-residence-intergenerationnelle-saint-rogatien/